TRAJECTOIRE | PAR SASHA SAMAR

Un accent grave au bout de la langue

 | PAR SASHA SAMAR |

10 janvier 2012. Théâtre d’Aujourd’hui. La première de Moi dans les ruines rouges du siècle. Ce soir, en compagnie de quatre formidables comédiens, je joue ma vie comme dans une mise en abime; c’est un spectacle issu de l’histoire de mon passé où j’interprète mon propre rôle. C’est sans aucun doute le plus grand rendez-vous de toute ma vie d’artiste. Beaucoup de texte, plusieurs situations comportant de fortes charges d’émotion, des dialogues à la fois drôles et émotifs dans une mise en scène physiquement très exigeante. Je joue l’âme à nu. J’ai peur. Déjà, à chaque acte de notre carrière, on court le risque de se cafouiller, mais là, j’ai le risque de me planter solidement. Pas évident tout ça, carrément fatal. Alors ce soir, je joue ma chance, je joue à la roulette russe. Je côtoie ma fin du monde comme une éventualité, onze mois avant l’apocalypse prédit par les Mayas. Ouffff…

Merci Olivier, Stéphanie, Robert, Annick, Sophie, Geoffrey, Marie-Thérèse, Romain, Martin, Philippe, Frugina, Estelle et tous les autres amis qui m’ont accompagné jusqu’aux acclamations du public de cette même soirée. Quel moment génial!

On est tous au bar du théâtre. Les spectateurs restent avec nous. Ils partagent leurs impressions. Voici une amie, metteure en scène. Elle dit qu’elle a aimé notre show et mon jeu aussi. Je lui lance: «Faisons quelque chose ensemble?! » Elle me répond: «Ça fait longtemps que je le veux. Mais qu’est-ce qu’on va faire avec ton maudit accent?» Ah!…« Rien à faire, je lui dis, mon accent, c’est mon passé qui s’accroche au bout de ma langue.» On rit. Quoi d’autre? On ne peut pas changer mon accent, alors on change de sujet.

Mais qu’est-ce qu’on va faire avec ton maudit accent?

Parlons maintenant d’autre chose. Parlons de l’époque où je n’avais pas d’accent.

Été 1993. Ukraine. Je suis diplômé de l’Institut du Théâtre de Kiev. Je suis un jeune acteur professionnel prometteur. Ma diction est impeccable en ukrainien comme en russe. Les rôles principaux au théâtre et à la télé sont les miens. Le pays, pourtant, ne l’est pas. Je ne suis pas heureux en Ukraine.

29 juillet 1996. 1h du matin, il fait nuit. Je traverse la frontière américano-canadienne… à pieds. Rien de romantique, c’est juste que j’ai entendu dire que les réfugiés politiques doivent passer la frontière à pieds. Pas moyen de vérifier autrement que de le faire. On le fait. Sur mes épaules j’ai un sac-à-dos avec des vêtements d’été pour une semaine sans lavage, pour deux jeunes adultes de sexe opposé. Dans ma poche 400 $. Dans ma main, la main de ma femme, enceinte du troisième mois. Elle a 19 ans. Moi, 27. Rien de plus. On a traversé l’Atlantique pour que notre enfant vienne au monde loin de Tchernobyl et de ses radiations, loin du chaos de notre mère-patrie déjà émancipée de l’emprise du régime soviétique, mais maintenant perturbée par de nouveaux bandits au pouvoir. On connaît un peu l’anglais mais on traverse la frontière là où il faut parler le français. Un subtil détail qui dévoile bien la longue préparation élaborée de ce que nous avons entrepris. Oui, on est naïfs… Et chanceux! Très bientôt on est accepté par notre pays de refuge. On reçoit nos papiers. On accouche de notre fils avec une note de dix sur dix à l’hôpital Notre-Dame de Montréal. Coché!

Objectif suivant : exercer le métier d’acteur ici comme je l’ai fait en Ukraine. Un pari prétentieux. Sans connaître le français et avec pas de compréhension de la langue québécoise, avec zéro bagage historique d’ici et sans rien connaître des mœurs locales, je crois quand même pouvoir tout de suite interpréter sur scène et à l’écran des êtres humains et non des extraterrestres. Quoi que… je commence par l’extraterrestre. Pas tout de suite, évidemment, et pas comme un acteur, mais comme un «extra», un «figurant» en français dans une superproduction hollywoodienne. Je suis contant de ce contrat. Avec ces sous on paie nos factures. Mais dans mon film à moi je ne suis pas un figurant. Pour gagner mon pari, j’ai besoin de gagner le Quat’Sous!

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Illustration : Aygerym Syzdykova

Printemps 1999. Pré-audition pour les candidats autodidactes et les acteurs étrangers voulant se présenter aux auditions générales du Quat’Sous. Le grand jour. Voici la scène, les juges, mon premier public. Je m’envole. Je plonge. Je montre mon potentiel. Je danse, je chante, je crie, je ris, j’en donne! Mais… Trop. Piégé par mon désir je montre tout. Erreur. «Revenez l’an prochain avec quelque chose plus simple peut-être?»

Ouffff… Cette année, je suis loin de l’art, au volant d’un camion, quelque part entre Sept-Iles et Val-d’Or, l’Ile Bizard et Gatineau, sur les terrains de réserves amérindiennes et dans les salles de réception des hôtels chics de Montréal. Je travaille pour une compagnie se spécialisant dans la location et la vente de jeux gonflables. Je chauffe mon camion, je découvre mon nouveau pays, j’écoute la radio, j’apprends les chansons, les paysages et les saisons par cœur. Je rencontre et je respire les accents de ma Belle Province. Je reviens au Quat’Sous. Essai numéro deux…

Le lendemain de ma pré-audition, un appel. Fantastique ! Je passe pour l’audition générale et puis Wajdi Mouawad me donne un rôle dans son prochain spectacle ! Je lui dis « Non ». En fait c’est Paul Pelletier qui me dit de lui dire « Non ». Paul est mon employeur depuis une semaine. Je suis un acteur de sa troupe de Casa Loma. Paul dit que je ne peux pas travailler ailleurs. Bon. Désolé Wajdi, mais tu comprends, je ne peux pas passer à côté d’une telle chance.

Ouffff… Quelle chance que six mois plus tard je sois sorti de cette aventure en santé physique et mentale. Je n’en dis pas plus… probablement parce que je ne parle pas vraiment la langue. En fait, je me débrouille grâce à mon air intelligent et quelques « Oui, bien sûr » stratégiquement placés dans un baragouinage intellectuel. Je me prépare à l’avance mes phrases et les réponses des autres, je les interprète à ma façon… approximativement. Par exemple, je suis au téléphone : «Wajdi, Allo! Désolé de te déranger si tard. Ça va ? Écoute, j’ai quitté Paul Pelletier. Je suis disponible maintenant ». Puis il me répond. Je n’ai aucune idée de ce qu’il me dit pendant trois bonnes minutes et tout à coup, un mot clé : « Pirandello » ! Je le connais ! Le dernier spectacle que j’ai joué au théâtre à Kiev était une pièce de Pirandello. Dans toutes les langues on prononce Pirandello de la même manière. Il répète quelque fois une phrase : «Six personnages en quête d’auteur». Je crois que c’est un titre… Bon, je plogue mon « Oui » et j’enchaine avec un « Bien sûr »… Wajdi ? Il continue. Ça va bien, alors. Par la suite, parmi les sons je distingue les mots «l’an prochain» et «rôle». Dans mon cœur, un heureux soupçon, dans ma tête une panique totale ! J’ai peur de tout gâcher. «Wow ! Cool !» Wajdi ? Il est visiblement ou plutôt, puisqu’on est au téléphone, auditivement ravi de ma réaction : « L’année prochaine on va travailler ensemble donc ! » Et là, je comprends tout ! « Merci beaucoup Wajdi et bonne nuit ! » J’ai déjà mon premier rôle. Je commence à Montréal avec le dernier auteur que j’ai joué en Ukraine. C’est un signe ! Ma carrière continue… J’essaie donc de lire la pièce avec un dictionnaire mais le cerveau refuse de comprendre. Je m’endors. Je travaille tôt. Je chauffe toujours mon camion livrant des jeux gonflables. À chaque fois, je suis trop fatigué je n’arrive pas à lire le texte. OK, ça suffit, j’ai déjà compris le sujet et ses grandes lignes, le reste ça va aller. Je me concentre uniquement sur mes 33 répliques de la pièce. J’apprends mes phrases au son, comme une chanson.

120 heures de répètes, les enchaînements et deux des cinq semaines de représentations sont derrière nous. Je suis au septième ciel. L’équipe de notre spectacle est merveilleuse. Tous les soirs, la salle est pleine, le public est comblé. Je baisse la garde : « C’est qui Carlos ? On parle souvent de lui dans la pièce, mais je ne comprends pas qui c’est ?» Ma partenaire est surprise : « Quand est-ce qu’on parle de Carlos ? À quel moment ? » Je trouve un exemple : « Là, au deuxième acte, tu t’avance vers le public et tu dis « Carlos qui viendra » ». Mon amie répète pour elle-même à voix haute : « …car lorsqu’il viendra… » Je la coupe sur le champ :  » Là, tu vois ?! Carlos qui viendra ! Et il ne vient jamais !  » Avalanche de rire autour de moi : « Oh! Sasha, j’aimerai tellement connaître ta version complète de la pièce ! » Le dernier soir, pendant la fête, mes camarades me décernent le prix de la meilleure interprétation de la pièce Six personnages en quête d’auteur. Je ris avec eux. Ce taquinage amical me détend. Je ne me prends plus trop au sérieux. J’ai le droit de ne pas tout savoir et de me tromper. Je suis prêt à m’abandonner dans les créations. Éric Jean, directeur artistique du Quat’Sous, me fait confiance. Je ne comprends pas toutes les indications de mon metteur en scène, mais je suis mes instincts. Je crée avec lui mes personnages pour « Hippocampe », « Les mains » et puis « Chambres ». Mon accent me suit partout. J’ai l’impression qu’Éric ne l’entend pas. Malheureusement pour moi, il est presque le seul homme de théâtre à Montréal qui soit si dur d’oreille. Je ne travaille pas beaucoup. J’aimerais travailler davantage, je dois aller chercher sur d’autres terrains de jeu si je veux survivre sans continuer à chauffer mon camion. Je suis frustré. Je veux livrer mon art plus souvent que les jeux gonflables et je n’y arrive pas encore.

En quelques années avec mon camion j’ai découvert le Québec mieux que plusieurs natifs de Montréal. Je visite des coins introuvables sur la carte provinciale avec des populations aussi nombreuses que la clientèle de La Cage aux sports les soirs sans match du Canadien à la télé. Je connais déjà pas mal mon nouveau pays, son peuple et sa langue, mais il me faut savoir imiter son accent maintenant. Comme ça je peux augmenter le nombre de mes auditions et donc, trouver de nouveaux terrains de jeu. Oufff…

J’ai tout essayé. Impossible d’imiter ça. L’accent québécois n’est pas un simple accent, c’est un piège ! Une arme secrète pour dévoiler les imposteurs. Aucun francophone du monde autre que de l’Amérique du Nord n’est capable de reproduire cet accent sans le ridiculiser. Oublie ça, mon grand.

Deux ans sans contrat de théâtre. Aucun appel pour une audition. Rien. Même pas une publicité à l’horizon. Je vais donc voir Olivier Kemeid et je lui raconte mon histoire et celle de mes parents. Je n’ai pas le choix. Je suis prêt à vendre mon âme pour un rôle. Olivier écrit Moi dans les ruines rouges du siècle, une pièce sur mesure pour mon accent et moi.

La suite de l’histoire est au début de cet article.

La phrase « Mais qu’est-ce qu’on va faire avec ton maudit accent ? » d’une amie metteure en scène y figure aussi.  Je ne sais pas. Je n’ai aucune idée de ce que je vais faire encore avec mon accent. Jusqu’à aujourd’hui, il m’a amené à créer mes propres opportunités, à faire des propositions, à improviser sans peur et à danser sans fatigue, à se cacher derrière un paravent pour manipuler les marionnettes et à se présenter debout à l’avant-scène pour partager avec le public mes plus grands secrets. Où va-t-il me pousser encore ? Quelle expérience artistique je vivrai grâce à lui ? On verra… TOC.

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