Les arts dans la peau | par Tyrone Benskin

Vous l’avez peut-être vu à l’écran dans 300 (2006), Les Immortels (2011) ou dans I’m Not There. (2007)… Découvrez Tyrone Benskin dans TicArtToc où il présente sa trajectoire, du Royaume-Uni à Montréal, et des arts à la politique !

Extrait :

Mais l’enfant de sept ans qui a pris la décision de ne jamais reculer dans ses choix tient bon. Pas question de continuer à faire vivre le stéréotype négatif de l’homme noir. Je ne veux pas que ma couleur de peau influence mon travail. Je veux m’émanciper de cela, sans me renier. « 

Les arts dans la peau : le choix d'une vie - par Tyrone Benskin

Trajectoire, mot dérivé du latin trajectum, de trajicere, qui signifie traverser. Traverser la vie par les choix qui nous accompagnent tout au long de notre parcours.

Dès mon plus jeune âge, je saisis que la télévision ne me renvoie pas une image positive de moi-même. Les modèles d’afro-descendants que je rencontre au fil de mes souvenirs télévisuels sont la plupart du temps des esclaves, des voleurs, ou encore des vendeurs de drogue. C’est comme ça, il n’y a pas tellement de questionnements à avoir. Ma perception des autres et de moi se construit à partir de ces images.

La fracture se déroule l’année de mes sept ans. J’ai sept ans, et je fais la rencontre de Sidney Poitier dans le film « To Sir with Love ». Sidney interprète un professeur – noir –, qui enseigne à ses élèves en utilisant son expérience de vie. Le fait d’être noir ne caractérise pas ses actions ou son enseignement. C’est la première fois que je vois un personnage d’afro-descendance qui n’est pas influencé par la couleur de sa peau. Quelle découverte ! S’ouvre alors devant moi une série de prises de conscience, de décisions, de changements, qui définissent aujourd’hui la trajectoire de ma vie en tant qu’artiste. À partir de ce film, de ce personnage, je comprends toute l’ampleur des décisions que l’on prend, à chaque moment. Il n’est pas question pour moi, du haut de mes sept ans, de déroger à cette règle d’or que j’instaure : nous nous définissons par les choix que nous faisons, point à la ligne.

Sidney Poitier m’ouvre ainsi un monde extraordinaire : celui de la passion théâtrale. Cette passion sera latente tout au long des années qui suivront, et ce, même si d’autres évènements viendront se superposer à ma vie. De ceux-là, ma traversée en bateau, du Royaume-Uni jusqu’à Montréal, à neuf ans. L’Expo 67 avait eu lieu l’année précédente. En passant devant Habitat 67, je suis certain que toutes les maisons à Montréal ressemblent à celles-ci. Devant la Biosphère, mon choix est fait : c’est là que je désire habiter !

Les modèles d’afro-descendants que je rencontre au fil de mes souvenirs télévisuels sont la plupart du temps des esclaves, des voleurs, ou encore des vendeurs de drogue.

À mon entrée à l’école primaire, je me fais agacer par les autres enfants en raison de mon accent british. Je me mets donc à écouter frénétiquement la radio et la télévision lors de mes retours à la maison. Je ne veux pas parler funny. Une professeure m’a même forcé à prendre part au spectacle de fin d’année parce que je pouvais réciter les chansons de Mary Poppins avec l’accent de la bande sonore originale. Je chantais, sans plaisir :

Chim-chim-in-ey,
Chim, chim-in-ey,
Chim chim cher-ee

C’est pourquoi je n’aime pas particulièrement les comédies musicales. À ce moment, je décide donc de m’adapter et de changer. Aujourd’hui, je n’ai plus cet accent qui me faisait tant de tort il y a 40 ans. Et c’est un de mes grands regrets dans la vie. C’est aussi cette première expérience qui me convainc de l’importance de faire des choix pour soi-même, et non pour le regard des autres. Maintenant, je suis seulement capable d’imiter un accent britannique ; quelle perte d’identité !

Pendant le reste de mon enfance, je n’ai plus participé à des spectacles autrement qu’en ayant pour tâche les éclairages et les sons. Attention ! La passion du théâtre ne m’avait pas quitté pour autant. Mais j’ai toujours cru qu’il valait mieux faire les choses dans un bon contexte. Je voulais apprendre.
Cette soif d’apprendre me mène jusqu’au collège John Abbott en option théâtre, puis à Concordia. À ma sortie, je me cherche un agent. Toujours fort de mes convictions, je me fais une liste mentale de tous les rôles que je ne veux pas jouer. Au début, ça sonne un peu comme un texte mal récité :

— Je ne veux pas jouer d’esclaves, de voleurs, de proxénètes, de vendeurs de drogue, ou tout autre rôle possédant une connotation négative.

Partout, on me répond que je dois absolument prendre en considération le fait de d’abord « mettre le pied dans la porte » et tenter de me faire connaître. Ensuite, je pourrai choisir les rôles. Mais l’enfant de sept ans qui a pris la décision de ne jamais reculer dans ses choix tient bon. Pas question de continuer à faire vivre le stéréotype négatif de l’homme noir. Je ne veux pas que ma couleur de peau influence mon travail. Je veux m’émanciper de cela, sans me renier. Je remercie chacun de ces agents, et je repars cogner vers d’autres portes, avec ce leitmotiv :

— Je ne veux pas jouer d’esclaves, de voleurs, de proxénètes, de vendeurs de drogue, ou tout autre rôle possédant une connotation
négative.

Et après de longues recherches, on m’a répondu : — D’accord. Cette personne est encore mon agente après toutes ces années. Elle a vu à travers moi la personne que je suis. Sans compromis. Souvent, les castings demandaient un gars blond aux yeux bleus, et mon agente m’envoyait passer l’audition. On la rappelait pour lui demander ce qu’elle n’avait pas compris. Elle répondait à chaque fois qu’elle croyait que le rôle était fait pour moi. Et un jour, ça a fonctionné : le rôle était fait pour moi.

Ce qui reste essentiel, au bout du chemin, c’est d’être fidèle à soi-même. De ne pas laisser tomber le petit garçon qui a un rêve, et de faire en sorte qu’il le réalise.

S’écoulent de nombreuses années, où je participe à des pièces de théâtre, des films, des doublages. Où je m’épanouis en tant qu’artiste. Et puis un jour, je fais la rencontre d’une autre personne qui change ma vie, tout comme l’a auparavant fait Sidney Poitier. Jack Layton est venu à ma rencontre. Je ne savais pas encore que ma trajectoire allait bifurquer. Mais quand Jack Layton te dit qu’il aimerait te compter dans son équipe, tu y réfléchis sérieusement ! J’ai eu envie de me lancer en politique pour changer les choses. Les arts se marginalisent sous le règne des Conservateurs, et je voulais donner une voix aux artistes de tout horizon. Comme quoi, lorsque la passion nous tient, il est impossible de s’en défaire !

À l’été 2012, un an après mon élection en tant que député fédéral, je rencontre un jeune garçon dans un centre communautaire de ma circonscription. Mathias a quinze ans, et il rêve de devenir acteur. Grâce à la générosité du Black Theatre Workshop, il suit une formation de trois semaines. Pendant que je lui fais part de mon parcours, il prend religieusement des notes. Ça m’émeut. Finalement, il n’y a pas une grande différence entre lui et moi, lui et vous, vous et moi. Ce qui reste essentiel, au bout du chemin, c’est d’être fidèle à soi-même. De ne pas laisser tomber le petit garçon qui a un rêve, et de faire en sorte qu’il le réalise. Chaque trajectoire est unique. Chaque identité l’est tout autant. Chaque changement apporte une impulsion nouvelle à la vie. Je m’appelle Tyrone Benskin et je ne veux pas jouer d’esclaves, de voleurs, de proxénètes, de vendeurs de drogue, ou tout autre rôle possédant une connotation négative. Je veux être moi-même, sans compromis.

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Une réponse à “Les arts dans la peau | par Tyrone Benskin

  1. Un excellent article qui corrobore le projet des Auditions de la diversité de DAM : croire en soi et casser les préjugés !

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