ÉDITO : TicArtToc ou le sens des trajectoires

jerome_pruneau_ticarttoc

Tout quitter est plus facile que tout recommencer. Ailleurs, c’est toujours l’inconnu.
Reine Malouin, extrait de Cet ailleurs qui respire, Québec : 1954.

Faire l’édito d’une revue qui n’existe pas encore, ce n’est pas simple. Sans doute parce qu’il s’agit en quelques lignes de faire sentir, ressentir, comprendre et imaginer ce que l’on a imaginé soi-même et entrepris collectivement : la création d’une revue sur la diversité, les arts et la culture, telle une possible tribune ouverte sur le monde, un outil politique pour influencer les comportements institutionnels et un espace de réflexion et de socialisation, de questionnement critique qui doit déranger en bougeant les lignes de certains faits trop souvent (pré)jugés. Une revue qui fait sens par ses trajectoires.

Assis sur des coins de table dans une pièce nue du M.A.I. (Montréal, arts interculturels), fidèle partenaire, quelques artistes, penseurs et travailleurs culturels échangent, débattent, proposent, émettent des idées pour inventer cette revue. L’instant est stimulant. Trouver le nom de celle-ci l’est encore plus. Un TicArtToc se dégage, comme quelque chose qui veut interpeller – toc-toc-toc – ou qui rappelle le temps des choses – tic-tac-toc -, clin d’oeil à l’Histoire dont on sait qu’il ne faut pas en oublier les marques pour comprendre le présent, notre présent, et la diversité, notre diversité. Pour autant, l’estampille « ici et maintenant » scande les rubriques des quatre-vingt pages de cette publication qui, définitivement, se veut au centre des artistes, de la diversité des gens et des choses, des réflexions croisées de tous et de chacun. TicArtToc est née.

En créant un pont entre des chercheurs, des artistes, des penseurs, des travailleurs et le terrain culturel, l’idée est de proposer un creuset de réflexions sur les enjeux actuels de la diversité artistique inhérents à la société québécoise, tout en mettant en avant les artistes eux-mêmes. La diversité culturelle dans les arts est en jeu ou enjeu. Nombreux sont ceux qui en parlent sans en définir clairement ni les barrières, ni les horizons, ni les joueurs. Où commence et où finit la diversité culturelle dans les arts  Que doit-on considérer en parlant de diversité artistique et culturelle, et qui la constitue ? Doit-on seulement considérer les communautés culturelles ou peut-on aussi parler de diversité quand on nomme un Québécois « de souche » ? Qui sont ces artistes de la diversité ?

Cet ensemble de questions non exhaustif alimente le coeur de cette revue qui vise à y apporter des pistes de réponses, tout en souhaitant éclairer ce champ bouillonnant de la diversité dont le Québec est certes porteur, mais souvent fébrile en terme de positionnement politique. Sortir du préjugé et changer son regard pour comprendre. Parler, échanger, essayer et oser pour porter plus loin les idées.

Numéro après numéro, thème par thème, il s’agit donc d’explorer et de construire une vision du monde, la nôtre, celle qui nous ressemble, nous différencie, nous assemble aussi. Pas d’érudition zélée ou d’ésotérisme inconsidéré, juste poser des regards, des envies, des propositions. Les personnes qui écrivent dans TicArtToc ont le goût du partage, non l’apanage du savoir. Car celui qui se juge capable de définir la diversité aujourd’hui s’exclut lui-même et considère, de facto, l’Autre en contrepoint, l’Autre différent, en dehors. Or, la diversité culturelle tend à se positionner aujourd’hui de façon inclusive, à l’aune d’une culture de la diversité que chacun doit s’approprier.

Le thème de ce numéro un, « Diversité culturelle et culture de la diversité », souhaite donc questionner. Formule empruntée à Ricard Zapata-Barrero, elle convoque d’emblée la possibilité d’une lecture qui dérange, interroge et surprend. Si la diversité culturelle est reconnue au niveau mondial depuis la déclaration de l’UNESCO en 2001 comme « un patrimoine commun de l’humanité aussi nécessaire pour le genre humain que la biodiversité dans l’ordre du vivant » au sens large d’un fait social, elle est souvent lue au Québec, d’une part, comme une pluralité ethnoculturelle et, d’autre part, comme une offre culturelle et artistique dont les artistes dits de la diversité et majoritairement issus de l’immigration font partie. La grille de lecture s’arrête souvent là, réduisant l’imaginaire collectif à cette simple équation : la diversité, c’est l’Autre. Pour aller plus loin et procéder au retournement de lecture, il faut saisir l’idée que l’expression d’une oeuvre réalisée par un artiste vénézuélien résident permanent du Québec s’inscrit dans le patrimoine culturel de la société québécoise au même titre que celle d’un artiste autochtone ou celle d’un artiste du Saguenay. Entendue comme telle, cette pensée élargit immédiatement la vision de cette diversité culturelle : l’héritage et le patrimoine commun appartiennent à « Nous-Autres » et non plus à l’Autre, estampillé « diversité ». L’interculturel apparaît et agit. Dès lors, la possibilité de réfléchir en termes de culture de la Diversité avec un grand D s’impose. C’est en ces termes qu’il faut désormais l’appréhender pour mieux s’ouvrir, pour mieux inclure et non plus nommer une diversité qui ne nous concernerait pas. On peut toujours nommer un aveugle « mal-voyant », cela ne le rend pas moins aveugle. Sortons des sentiers de cet « Autre différent » pour entrer dans le champ du « être différent(s) ensemble ». Le défi est de taille mais le jeu mérite d’être joué. C’est ainsi que l’identité collective se construira dans et par le respect de la créativité humaine tant plurielle qu’indivisible.

Parce que cette revue se veut un reflet des arts divers et de ceux qui les créent, je tiens à remercier le plus simplement du monde mais avec beaucoup de chaleur, les auteurs, les artistes, les penseurs et autres chercheurs qui se sont engagés pour faire exister ce premier numéro. Un merci tout particulier à l’équipe de production artistique engagée et créative, sympa et énergisante : Christian, Rodrigo, Yann, Mehra, Narges, Sophie, Ayguerim, Mickael et Wüna. C’est aussi ça la diversité, la volonté d’avancer pour le plaisir de faire naître, ensemble. Merci. Bonne lecture et longue vie à TicArtToc !

Jérôme Pruneau
Rédacteur en chef et directeur artistique.
Directeur général de DAM
TOC

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Une réponse à “ÉDITO : TicArtToc ou le sens des trajectoires

  1. Très belle initiative de la part de DAM! L’idée du « Nous Autres » doit se répandre largement, surtout en ce moment où le climat social est plus à la division qu’à l’inclusion avec le projet de charte…

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